Quatorzième tableau

Les loges et le devant de rideau

après la représentation d’Antony

 

 

La troupe victorieuse d’Antony vient saluer devant le rideau. Harel, Bérénice applaudissent avec frénésie.

Soudain, Frédérick fait un pas vers le public et demande le silence.

 

FRÉDÉRICK. Mesdames et messieurs, laissez-moi profiter du succès de ce soir pour vous annoncer une grande nouvelle.

 

La salle s’apaise, ravie, impatiente. Bérénice a un regard entendu avec Harel. Elle pense que Frédérick va parler d’eux.

 

FRÉDÉRICK. On prête les pires défauts aux comédiens. On nous dit fourbes, hypocrites, menteurs, intéressés, avares, flatteurs, cruels, on nous attribue autant de vices que de feuilles à une frisée. Je voudrais rétablir la vérité : on a raison !

Nous ne sommes pas des hommes mais des pantins, des simulacres d’hommes. Lorsqu’on nous voit agir, nous suivons les indications du régisseur. Lorsqu’on nous entend parler, nous récitons les phrases de l’auteur. Lorsqu’on nous blesse, nous ne saignons pas. Lorsqu’on nous tue, nous ne mourons pas. Si l’on nous dit « je t’aime », nous préparons notre prochaine réplique. Et quand nous le disons à notre tour, nous tendons l’oreille vers l’éventuel applaudissement. Une âme de comédien, qu’est-ce que c’est, mesdames et messieurs ? Un courant d’air, un souffle froid qui va se réfugier dans des habits d’emprunt, et qui, sitôt qu’il en est délogé, court vite parasiter un autre costume. Pourquoi ? C’est que ça n’est pas sûr d’exister, un comédien, c’est un bipède frappé d’une sorte d’infirmité originelle : l’inconsistance. Certains d’entre vous se pincent parfois dans la journée pour vérifier qu’ils sont bien éveillés ; eh bien, notre pinçon à nous, c’est la gloire. Est-ce que j’existe ? Pour m’en assurer, il faut qu’on m’applaudisse. On m’acclame, donc je suis. La gloire, il nous faut cette douleur, cette course loin de soi, cette envie frénétique de transformer l’univers entier en un miroir labyrinthique qui atteste de notre existence, oui, tout l’univers comme un placard d’affiches où s’étale notre nom, en gros, au-dessus du titre.

Mesdames et messieurs, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Non, nous ne sommes pas recommandables. Pendant des siècles, l’Église nous refusait ses sacrements ? Elle savait ce qu’elle faisait. Les fossoyeurs nous enterraient à part ? Ils prenaient de bonnes précautions ! Un homme normal va tenter d’être lui-même ; nous, nous nous efforçons d’être les autres. Aimer un comédien, c’est aimer qui ? Personne et tout le monde. Un destin de fille à soldats !

 

Bérénice accuse le coup, commençant à comprendre que ce discours lui est adressé. Le reste de la salle est assez interloqué par la violence de Frédérick.

 

FRÉDÉRICK. Dire à un comédien : « je t’aime », c’est aussi sot que de complimenter un caméléon sur sa bonne mine. Nous ne sommes pas fréquentables, mesdames et messieurs, il faut nous faire vivre entre nous, copuler entre nous, nous reproduire entre nous. Nous savons jouer la comédie de l’amour, certes, mais quand il s’agit d’aimer à notre tour… Nous ne pouvons pas garder un rôle trop longtemps, nous finissons toujours par le jouer mal, puis l’ennui nous fait fuir. La vie réelle exige d’avoir du poids, de la consistance ; or la scène nous demande d’être légers. (En direction de Bérénice). Laissez-nous la scène, nous vous laissons la vie. (Avec ivresse). Car nous, nous ne sommes pas doués pour la vie, nous sommes doués pour les vies, les vies multiples, contradictoires, divers. Libertin de pensée, menteur de profession, infidèle de tempérament, le comédien n’a qu’une maîtresse, la salle, cette présence ombreuse, cette grosse patte de chat qui palpite, imprévisible, et d’un instant à l’autre peut caresser ou griffer. Voilà le seul rendez-vous quotidien qui nous intéresse, la salle, celle où nous nous précipitons tous les soirs après des journées de somnambules, la salle aux terribles bravos qui nous récompensent et nous rendent, épuisés, à nous-mêmes, cette salle où nous voulons vivre et où nous rêvons de mourir, comme Molière, pour que notre dernier geste, lui aussi, soit encore un spectacle. La salle, vous, notre seule fidélité, notre seul amour indéfectible.

Mesdames et messieurs, je vous annonce ce soir un heureux événement : mon prochain mariage. Et je vous présente ma femme.

 

Il emmène Précieuse, interloquée, devant la salle.

Bérénice se raidit.

Murmures dans la salle.

 

FRÉDÉRICK. Oui, je sais, les journaux ont annoncé, ces jours-ci, un mariage fantaisiste et peu crédible. N’y prêtez pas foi une seconde. Je ne peux épouser que dans la roulotte un membre de la roulotte. Il faut nous laisser entre nous, vous disais-je. La vraie vie, le grand amour, c’est un voyage trop exotique, nous n’en sommes pas capables.

 

Le visage de Précieuse s’éclaire de bonheur. Elle saute au cou de Frédérick. La salle et la troupe font un ban d’honneur.

 

FRÉDÉRICK. Nous allons nous marier cette nuit, mais je vous rassure, dès demain nous allons nous tromper copieusement l’un l’autre car, dès demain, soyez-en certains, nous ferons déjà ménage à trois : elle, moi et vous !

 

Les hourras fusent. Des fleurs et des cotillons tombent. Des serpentins s’enroulent autour du couple de fiancés tendrement enlacés. Précieuse et Frédérick s’unissent dans un baiser interminable.

Dans sa loge, Bérénice, le visage ravagé par les larmes, a compris que son histoire d’amour prenait fin devant une foule en liesse.

Le duc d’York apparaît derrière elle et lui pose doucement, tendrement, un châle sur les épaules.

Il l’aide à se relever.

Elle s’effondre contre lui et pleure sur son épaule, humiliée, épuisée, ravagée.

La troupe salue et resalue encore, indifférente au drame de Bérénice.

Soudain, un rayon de lumière isole Frédérick de la foule environnante, et on l’entend murmurer avec désespoir en regardant la loge vide.

 

FRÉDÉRICK. Bérénice… Bérénice…

 

Il n’est plus qu’un petit homme cassé en deux, un enfant qui pleure.

 

NOIR

 

Frédérick ou le Boulevard du crime
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